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#17 Lumières

Écrit sur la musique “Lights” de l’artiste Wanderhouse

Plus que jamais je mesure notre chance…

… d’être nés dans un pays aux assises culturelles anciennes & puissantes. Plus que jamais je mesure ma chance d’être née dans une famille pour laquelle les livres sont des amis naturels, pour laquelle la bienveillance à l’égard de l’Autre est non seulement une valeur profonde mais aussi démontrée chaque jour par les actions courageuses de mes parents, de mes grands-parents (combattants pour la Liberté de notre pays).

Je mesure ma chance d’avoir eu le gout de me nourrir de la culture à laquelle j’avais accès, d’avoir étudié à la Sorbonne, d’y avoir enseigné… Et même si on entend dire que la France est LE pays de droits de l’homme, je crois que c’est l’année dernière que j’en ai vraiment pris conscience. En travaillant avec les États-Unis. C’est souvent en décalant ou en reculant son regard que l’on prend conscience de notre réalité. Et… C’est certain :

La France, dans le monde, est une lumière.

Et la Sorbonne, temple du savoir, en est l’un des symboles.
Je me souviens de ce moment où, commençant à échanger avec une entrepreneuse New-yorkaise, comme elle souhaitait en savoir plus sur mon parcours, je mentionnais La Sorbonne en disant que j’étais “Gratuated from La Sorbonne” et qu’elle a souri, répondant “Wow ! Yes ! I’m gratuated from Harvard. Harvard is like your Sorbonne isn’t it ?” Il est certain que l’échange s’est ensuite accéléré ! Cela pour dire, bien au-delà du passeport que La Sorbonne représente, qu’autant je mesure ma chance d’être née dans un pays de culture, autant les récents événements me font mesurer ma responsabilité, en retour, de la défendre. 

“L’atmosphère de Paris encourage à l’étude, les distractions elles-mêmes y collaborent à l’éducation de l’esprit.” disait André Siegfried sociologue, en 1947.

Vendredi 13 novembre 2015, c’est la culture, la musique (Le Bataclan), la liberté (boulevard Voltaire – Voltaire, symbole des Lumières !) qui ont été attaquées. Ainsi que notre art de vivre, cet art de la vie que nous incarnons pour le monde entier.

… D’oser penser par nous-mêmes !

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Notre art de vivre est l’héritière des “Lumières” qui sont, à l’origine, un mouvement qui combattait l’obscurantisme des siècles passés. L’influence des Lumières a été déterminante pour la Déclaration d’indépendance des États-Unis et la Révolution Française. Le mouvement de renouveau intellectuel & culturel qu’elles incarnent découle directement des idées de la Renaissance. “Les Lumières” dit Kant, c’est “la sortie de l’homme de sa minorité dont il est lui-même responsable”. Minorité dans le sens d'”incapacité de se servir de son entendement sans la direction d’autrui”, minorité dont il est lui-même responsable, puisque “la cause en réside non dans un défaut de l’entendement mais dans un manque de décision et de courage de s’en servir sans la direction d’autrui”.

C’est pourquoi Sapere aude !Aie le courage de savoir” c’est-à-dire de “te servir de ton propre entendement !” est la devise des Lumières. Inutile de préciser qu’une telle devise ne peut pas être plus étrangère à ceux qui nous ont attaqué, qui refusent bien sûr que leurs recrues se servent de son propre entendement, leur dictant quoi penser et quoi faire.

Je vois avec une acuité nouvelle aujourd’hui ma pulsion vers la philosophie et à quel point elle était vitale. J’avais un besoin vital de comprendre le monde dans lequel je vivais, de savoir le questionner et me nourrir de toutes les pensées qui m’avaient si brillamment précédée. C’était acquérir toute cette humanité en moi qui ne demande qu’à vivre plus fort à présent. J’ai aimé apprendre & enseigner. Alexandre Astier, humoriste génial dans ces initiatives pour faire passer le savoir disait récemment en substance “Il n’y a rien qui me rend plus heureux que de comprendre quelque chose et lorsque quelqu’un m’apprend quelque chose, je lui suis infiniment reconnaissant. Et je crois qu’il n’y a rien qui ne me rende plus heureux que de faire comprendre quelque chose à quelqu’un.”

 

C’est notre lumière contre leur obscurité

Vendredi 13 novembre nous a fait réaliser (si nous en doutions encore) que, oui, nous étions bien en guerre. La guerre de nos lumières contre leur obscurité. La guerre de nos lumières contre leur abject fantasme de voir leur obscurantisme recouvrir le monde d’un voile noir. Et oui, cela menaçait, on le savait… Nous y sommes.

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C’est notre histoire qu’ils voudraient réduire à néant. Ce sont nos luttes, la culture ancienne de notre pays qu’ils souhaiteraient assaillir – souvenons-nous, en ces temps troublés, que notre France n’est pas née de la dernière pluie et qu’elle se forme même avant 843 (même si elle n’en porte pas encore tout à fait le nom), le point de départ étant l’avènement des Francs et la fondation du “Regnum Francorum” par Clovis et ses successeurs.

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(Crédit photo Jean Jullien)

Ce sont nos valeurs & notre liberté qu’ils souhaiteraient réduire en poussière.

C’est notre art de vivre qui est leur cible.

Parce que cette liberté d’être qui l’on veut être & de vivre comment on le désire, la douceur même de notre existence en ce sens, leur est insupportable.

 

Nous sommes le symbole de l’art de la vie à travers le monde

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Cet art de vivre ou, pour le dire de façon plus forte encore, cet ART DE LA VIE que nous incarnons partout dans le monde fait de nous un symbole. C’est pour cette raison que nous sommes attaqués aujourd’hui. Un symbole mis à terre est la plus puissante communication possible, cela nos ennemis le savent très bien.

A l’heure où j’écris, notre Tour Eiffel n’a sans doute jamais été aussi protégée. Vous imaginez la Tour Eiffel à terre ? La décapitation symbolique du pays ? La castration de notre fierté nationale ? Le symbole du symbole est bien sûr une des cibles privilégiées de nos ennemis.

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Que nous soyons un symbole de la Liberté fait de nous une cible certes mais cela fait aussi que se rallient spontanément à nous et avec vigueur les autres nations du monde libre. Que nous soyons un symbole de la Liberté fait à la fois notre faiblesse actuelle & notre force éternelle.

“Paris itself represents the timeless values of human progress” a dit le Président Obama lors de sa déclaration du 13 novembre, alors que les attentats avaient lieu (Paris en elle-même représente les valeurs éternelles du progrès humain).

“This is an attack not just on Paris” a-t-il dit, “it’s an attack not just on the people of France, but this is an attack on all of humanity and the universal values that we share (…) France is our oldest ally (…) The American people draw strength from the French people’s commitment to life, liberty, the pursuit of happiness. We are reminded in this time of tragedy that the bonds of liberté and égalité and fraternité are not only values that the French people care so deeply about, but they are values that we share”. (Ce n’est pas seulement une attaque contre Paris, ce n’est pas seulement une attaque contre le peuple de France, mais c’est une attaque contre toute l’humanité et les valeurs universelles que nous partageons (…) La France est notre plus vieil allié. Le peuple Américain tire sa force de l’engagement du peuple Français pour la vie, la liberté et la poursuite du bonheur.)

L’art est une arme chargée d’avenir

Vous savez pourquoi elle sait écrire la vraie vie ?

Parce qu’elle la vit. Parce que c’est une femme libre !

C’est ce qu’a dit Ivan Levaï à propos de Françoise Giroud, c’est superbe. Non seulement cela révèle l’importance du talent (“elle sait écrire”) mais aussi l’importance du talent de vivre, qui plus est, de vivre en vrai. Ces deux talents conjugués étant rendus possible par la liberté (qui est, ne l’oublions jamais, LA condition de toutes nos possibilités).

Rien n’est jamais acquis. Rien, jamais. Car s’il y a une règle éternelle qui régisse le vivant c’est bien le changement. Tout bouge, tout évolue. A nous, justement, de défendre nos biens les plus précieux. A nous de nous battre pour notre vie et pour celle de nos enfants. Il est de notre responsabilité à tous de s’unir, d’échanger de l’amour pour le décupler et aussi, de lutter avec nos “armes”, de les aiguiser au maximum et d’en faire l’usage le plus courageux possible.

Alors : quelle sont vos armes culturelles & artistiques ? L’écriture ? La prise de parole ? Le dessin ? La peinture ? La musique ? La poésie ? La danse ?… Exprimez-vous ! Saisissez-vous de vos propres moyens d’expressions comme de richesses qui n’ont pas de prix et qui ont l’incroyable pouvoir de faire reculer la barbarie.

Un livre porte le regard de quelqu’un et a le pouvoir de transmettre sa vision à quelqu’un d’autre. Un livre parlant de la paix et du respect de l’autre peut déjouer le destin de celui qui était sur la route de l’obscurantisme. Un livre, également, parle pour tous ceux qui ne peuvent pas parler.

Lorsqu’il a reçu le Nobel de littérature en 1957, Camus a prononcé un discours qu’il a baptisé L’artiste & son temps, relisez-le ou encore mieux, ré-écoutez-le ! Non seulement il est magnifique mais il est tellement poignant. Il fait tellement de bien aujourd’hui. En voici les extraits qui, pour cet article, m’ont paru les plus forts.

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Je ne puis vivre personnellement sans mon art.

Mais je n’ai jamais placé cet art au-dessus de tout. S’il m’est nécessaire au contraire, c’est qu’il ne se sépare de personne et me permet de vivre, tel que je suis, au niveau de tous.

(…) L’artiste se forge dans cet aller retour perpétuel de lui aux autres, à mi-chemin de la beauté dont il ne peut se passer & de la communauté à laquelle il ne peut s’arracher. (…) Et, s’ils [les artistes] ont un parti à prendre en ce monde, ce ne peut être que celui d’une société où, selon le grand mot de Nietzsche, ne régnera plus le juge, mais le créateur, qu’il soit travailleur ou intellectuel.

Puisque sa vocation [celle de l’artiste] est de réunir le plus grand nombre d’hommes possible, elle ne peut s’accommoder du mensonge et de la servitude qui, là où ils règnent, font proliférer les solitudes. Quelles que soient nos infirmités personnelles, la noblesse de notre métier s’enracinera toujours dans deux engagements difficiles à maintenir : le refus de mentir sur ce que l’on sait et la résistance à l’oppression.

(…) [Pour] la plupart d’entre nous, dans mon pays et en Europe, il a fallu se forger un art de vivre par temps de catastrophe, pour naître une seconde fois, et lutter ensuite, à visage découvert, contre l’instinct de mort à l’œuvre dans notre histoire.

(…) Devant un monde menacé de désintégration, où nos grands inquisiteurs risquent d’établir pour toujours les royaumes de la mort, elle [notre génération] sait qu’elle devrait, dans une sorte de course folle contre la montre, restaurer entre les nations une paix qui ne soit pas celle de la servitude, réconcilier à nouveau travail & culture, et refaire avec tous les hommes une arche d’alliance.

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Il est de la responsabilité de chacun d’exprimer qui il est avec les moyens dont il dispose. Il n’est sans doute plus temps (et je le dis aussi pour moi-même !) d’hésiter encore à montrer pleinement qui l’on est et de quoi on est capable. Plus que jamais le monde a besoin que nous soyons, chacun, à notre manière, une LUMIÈRE.

Une lumière ose émerger, parler, montrer, dire, rayonner.

Une lumière ose sortir de soi pour se jeter dans le monde.

Une lumière n’a pas peur du noir parce qu’elle en est l’antidote même.

Dans Pure (MMMM n°1), j’évoque Simone de Beauvoir, écrivain engagée, qui dit souhaiter que chaque vie humaine devienne de la liberté pure & transparente” !

Nous n’avons plus le luxe d’hésiter, de douter, de retenir nos talents par manque de confiance en nous, de garder pour nous-mêmes nos trésors par peur du regard des autres. Il est temps d’aller au combat pour le savoir, l’art, la culture & la joie de vivre avec notre savoir, notre art, notre culture & notre joie de vivre !

A la toute fin de la Masterclass de Christopher Vögler dont je vous ai déjà parlé dans cet article, je n’ai pu retenir mes larmes… Parce que c’était l’aboutissement d’une formation très intense et surtout parce qu’il concluait en nous disant :

“Le monde a besoin de vous, il a besoin de vos histoires”

C’était bouleversant car c’est tellement opposé à ce que la société nous fait généralement sentir, à savoir de rester bien gentiment à son humble place. C’était tellement libérateur ! Et je mesure encore plus aujourd’hui la valeur inouïe de cette autorisation, de cette exhortation à la création.

La pensée, l’art & la joie de vivre sont nos joyaux et nous devons les défendre !

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Lors de ma visite du musée Picasso, j’ai capté cette photo de Robert Badinter & de Picasso qui nous regardent, semblant dire : prenez soin de nos héritages – même si Robert Badinter est toujours vivant ! – Mais quelle mission extraordinaire a été la sienne et quelle énergie infatigable ! Picasso quant à lui semble nous dire de ne jamais oublier que :

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“La peinture n’est pas faite pour décorer les appartements; c’est une arme offensive et défensive contre l’ennemi” 

C’est en effet ce qu’il disait fermement à propos de son Guernica, réalisé en réaction au bombardement de la ville éponyme en 1937. Picasso était conscient de la puissance de l’art dans la guerre pour la paix. Nous n’avons pas le droit de perdre cette lucidité qu’il s’est acharné à nous transmettre.

 

Je n’oublie pas…

… Le visage de ma fille lorsque je lui ai annoncé ce qui venait de se passer pour éviter qu’elle ne l’apprenne, seule, à l’école… Je n’oublie pas ses yeux écarquillés d’interrogation, sa mâchoire soudain serrée par une vague inquiétude que même mon air réconfortant et mes mots pudiques, ultra-filtrés, hyper-atténuants n’ont pas su évacuer complètement… Je n’oublie pas son visage qui tout entier disait “Est-ce que je dois avoir peur ? Maman ? Est-ce que je dois avoir peur ?” Signe qu’on laisse échapper malgré soi sa propre angoisse : elle s’est endormie en étant un peu troublée… Signe que j’ai réussi à atténuer les choses : elle a fait un transfert sur son doudou, lui racontant les choses avec des mots très doux…

Epilogue

Je n’oublie pas que mon arrière grand père maternel a été envoyé au front Russe après que sa ferme Alsacienne ait été réquisitionné ainsi que ses chevaux (sauf un, celui avec lequel il a été autorisé à partir combattre)… Je n’oublie pas que s’il n’est pas mort de froid une de ces terribles nuits, c’est parce qu’il a dormi tout contre son cheval. Je n’oublie jamais cette image. Je n’oublie pas que mon grand-père paternel a été exploité pendant plusieurs années dans des camps de travail. Je n’oublie pas que ma grand-mère maternelle a traversé la France pour se rendre en Allemagne afin de pouvoir voir mon grand-père enfermé dans un camp de travail. Je n’oublie pas son cran incroyable la poussant à rencontrer les responsables du camp en se faisant passer pour une Allemande afin de pouvoir revoir mon grand-père – même pour 10 minutes, même et surtout si cela avait dû être la dernière fois ! Je n’oublie pas qu’après son entrevue “réussie”, elle a glissé sur le parquet en disant spontanément “zut” (mot Français), ce qui aurait pu lui valoir une exécution sur le champ. Je n’oublie pas que c’est son intelligence et la vivacité de sa répartie qui lui ont alors sauvé la peau. Je n’oublie pas. Je n’oublierai jamais…

Take care

We are “One World Community” as Chet Whye, conseiller spécial de Barack Obama, said concerning Paris Attacks.

– Anaïs*******

 

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2 commentaires

  • Yves

    J’ai bien l’impression que le courage et la force ont quelque chose d’héréditaire !

    Bravo Anaïs pour cet extraordinaire message !

    • anais

      Merci Yves de lire aussi bien cet article. -:) -:)

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