La vie la plus profonde, la plus authentique, se déploie loin des projecteurs. L’injonction à toujours plus de visibilité —vivre chaque expérience pour pouvoir la raconter— nous éloigne de notre existence.
Ce que Abraham Maslow a découvert
À la fin des années 1950, le psychologue Abraham Maslow entreprend d’étudier ce qu’il appelle les « personnes accomplies », celles qui incarnent la version la plus épanouie de l’existence humaine. Dans Vers une psychologie de l’être (1962), puis dans son livre posthume de 1971, Vers une psychologie de l’accomplissement, il constate que les personnes accomplies éprouvent un besoin viscéral de solitude et de détachement. Elles n’ont pas besoin d’un public pour savoir qui elles sont. Leur valeur prépondérante est l’authenticité : rester fidèle à soi-même sans se laisser formater par le regard des autres.
La mise en scène, cache-misère du vide intérieur
Ces dernières années, nous avons érigé l’hyper-connexion, la réussite et la visibilité en marqueurs d’une vie réussie. Mais s’exhiber en continu ne remplit pas le vide, cela l’accentue. Regarder un événement à travers l’objectif du téléphone ne permet pas de le vivre. Le besoin compulsif de transformer chaque instant en récit vide l’existence de sa substance. Plus on vit pour les autres, moins on vit vraiment et plus la vie intérieure s’étiole.
B-cognition et D-cognition : deux façons d’habiter le présent
Maslow parle de « cognition de l’Être » (ou B-cognition, pour Being-cognition) pour désigner une façon d’être qui n’attribue pas un objectif à chaque expérience de vie. Vous écoutez quelqu’un sans préparer votre réplique ni penser à l’image que vous voulez renvoyer. Un paysage ou un spectacle ne sont pas que des opportunités de photo, à afficher sur les réseaux ou à archiver dans votre téléphone. Vous êtes là, vous vivez le paysage, vous vivez le spectacle directement, sans écran interposé.
Maslow oppose la B-cognition à la « cognition du Manque » (ou D-cognition, pour Deficiency-cognition). En D-cognition, la perception est dictée par ce que nous cherchons à obtenir. Elle est utile : c’est elle qui permet d’atteindre un objectif, de repérer une opportunité, d’anticiper un danger. Mais elle devient épuisante si elle est sollicitée en continu.
L’accomplissement de soi passe par la capacité à habiter la B-cognition — à être présent sans toujours faire de l’instant présent un tremplin vers autre chose.
Cultiver sa vie intérieure
Pour Carl Rogers dans son livre Le Développement de la personne (1961), la « personne de plein fonctionnement » est celle qui reste ouverte à sa propre expérience plutôt que dans la représentation théâtrale de celle-ci. Notre vie intérieure c’est précisément ce qui n’a pas besoin d’être communiqué aux autres, ce qui se passe quand personne ne regarde.
Voici trois pistes concrètes pour cultiver sa vie intérieure au quotidien.
1. Casser le réflexe du récit
Avant de partager un moment (photo, story, anecdote), imposez-vous un temps d’arrêt. Demandez-vous : suis-je en train de vivre pleinement ce moment, ou suis-je surtout en train de penser à la manière dont je vais le raconter ? Ce simple temps d’arrêt suffit à faire basculer de la D-cognition vers la B-cognition.
2. S’entraîner à la solitude .
Apprenez à vous passer de stimulus extérieur pour vous sentir exister. Commencez par de courtes périodes seul avec vous-même (dix minutes sans écran, sans musique, sans objectif) pour apprivoiser votre propre présence.
3. Cultiver une pratique sans finalité.
Qu’il s’agisse d’écriture, de dessin, de musique, de cuisine, de marche ou de contemplation, pratiquez des activités qui n’ont pas vocation à être optimisées, monétisées ou montrées. C’est dans ces espaces que vous trouverez l’ouverture à l’expérience — la capacité à ressentir sans vous soucier de votre image.

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